« COMMENT J’AIMAIS, TCHERNOBYL » AU THÉÂTRE DE MÉNILMONTANT


Comment j’aimais, Tchernobyl
 se jouera les 25 novembre, 2 et 9 décembre 2016 au Théâtre de Ménilmontant, à Paris(à 21h).  A cette occasion, nous revenons sur le parcours de Maria Minulina Moreira, metteure en scène et porteuse du projet, ainsi que sur celui-de la compagnie. Ci Joint l’interview de L’AGENDA de Saint Étienne.

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Le samedi 26 avril 1986, le réacteur nucléaire n°4 de la centrale de Tchernobyl, située alors dans l’ex-Union Soviétique, explosa suite à plusieurs erreurs humaines et libéra dans l’atmosphère un important nuage radioactif. Plus de 330 000 habitants seront évacués en toute urgence et dans le plus grand secret. Tchernobyl restera une tache indélébile dans notre histoire contemporaine. Rencontre avec Alexandre Fergui et Maria Minulina Moreira, de la Compagnie des Lueurs qui propose un ambitieux projet artistique intitulé « Tchernobyl : 30 ans et après » :

Pouvez-vous nous présenter votre compagnie, la Cie des Lueurs ?

Réponse Alexandre Fergui : La Compagnie des Lueurs est née comme un réflexe : elle est là pour rappeler l’intention artistique de ceux qui l’ont fondé. Cette intention est simple et complexe à la fois : renouer le contact entre l’art dramatique et le public. La formulation de ce vœu est simple, mais sa concrétisation s’oppose à la façon dont on considère une œuvre d’art aujourd’hui. En France surtout, le théâtre est perçu comme un objet d’apparat qu’on peut se vanter d’avoir vu. Et la relation entre ce qui se passe sur la scène et le spectateur est souvent biaisée par l’exercice cérébral de l’analyse de l’œuvre. Le rêve de la Compagnie des Lueurs est donc de permettre au public de capter de temps à autre quelque chose d’essentiel de lui-même, permettre au silence de s’installer, puis l’imaginaire, puis la suggestion, enfin la sensation. On tend à sortir du clivage « j’aime/j’aime pas ». C’est une façon de voir trop intellectuelle, et tout le monde ne l’est pas. Or le théâtre s’adresse à ceux qui ressentent, et tout le monde est capable de ressentir ; Il faut juste être capable de se le permettre. Nous voulons aider le public à suivre cet exercice si plaisant.

Vous êtes le directeur artistique de la Cie des Lueurs. Quel est votre parcours ?

Je suis originaire de Bordeaux où j’ai étudié le théâtre, d’abord au lycée comme beaucoup, puis dans des structures ou bien à travers des stages. J’ai eu la chance de croiser très vite plusieurs univers. Cela m’a permis de comprendre que le théâtre n’a pas une forme fixe, que le théâtre est par essence une rébellion contre lui-même : il ne peut tolérer de prendre une seule forme trop longtemps. Vous pouvez imaginer que cette vision des choses peut passionner un adolescent. J’ai étudié le Droit et les Sciences Politiques. C’est important de le préciser car ça m’a aidé dans ma formation d’artiste. En droit, on admet qu’il n’y a qu’une réponse. Pour trouver la plus juste, il faut pousser la réflexion le plus loin possible. Une pièce de théâtre doit se lire comme on entend un mensonge. On doit soupçonner la mauvaise foi des personnages qui s’y expriment.

Quel est le quotidien d’une jeune compagnie indépendante de théâtre en France ?

Nous commençons à peine à nous structurer : le dialogue améliore la relation et la communication au sein de la troupe. De cette manière, chacun joue un rôle de plus en plus important au fil des mois : on contacte les théâtres, on cherche des partenaires financiers, mais nous cherchons aussi à créer un lien avec des associations que nos pièces peuvent intéresser. Par exemple, pour l’une de nos autres pièces, nous avons commencé à contacter des structures de réinsertion sociale pour participer à l’élaboration de la pièce. Pour Tchernobyl, nous avons cherché auprès d’associations écologiques, ou d’entreprises dans le nucléaire. C’est une pensée saisissante de se dire que grâce à notre pièce, des personnes qui n’auraient jamais dû entrer en contact se rencontrent grâce à nous.

Vous avez déjà 6 créations à votre répertoire… Créer sans cesse, une nécessité absolue ?

Paradoxalement, nous ne sommes pas dans une démarche de production intensive. C’est même le contraire que nous recherchons. Même s’il y a beaucoup de projets, il y a aussi beaucoup de comédiens et de nombreuses équipes différentes qui nous soutiennent dans nos créations. Ce que nous cherchons, c’est multiplier les propositions qui vont intéresser le maximum possible de spectateurs pour entretenir une relation de long terme avec eux. Nous recherchons le dialogue, le lien, la connexion, voire la complicité. Nous cherchons à ce que les pièces que les gens vont voir restent gravées le plus longtemps possible dans leur mémoire. Notre ambition est simple : que les gens ne ressortent pas de nos représentations comme ils y sont entrés.

La pièce s’inspire de témoignages rapportés par Prix Nobel de Littérature 2015, Svetlana Alexievitch. On connaît peu cet auteure en France. Qui est-elle ?

Réponse de Maria Minulina Moreira : C’est une femme extraordinaire. Je ne sais pas comment exprimer cela. On connaît Svetlana Alexievitch auteure, Prix Nobel de littérature, mais pour moi c’est avant tout quelqu’un qui aime profondément les gens. Je ne l’ai rencontré qu’une seule fois, mais j’ai ressenti cela tout de suite : c’est quelqu’un qui agit par amour pour les gens, pour notre peuple, pour chaque personne qu’elle a rencontré et écouté. Nombre de ses écrits lui ont valu les foudres du pouvoir (Ukrainien et Russe), quel qu’il soit d’ailleurs…

Est-elle une auteure engagée au sens noble du terme ?

Je pense que Svetlana Alexievitch écrit surtout parce qu’elle ressent une nécessité d’écrire, de raconter l’histoire de notre peuple et non pas parce qu’elle veut à tout prix s’opposer à quelqu’un. C’est ce que l’on appelle communément la vocation. C’est un mot fort, mais en vrai cela signifie simplement un besoin de faire ce que l’on fait, bon gré mal gré. Elle écrit la chronique de notre pays, le pays où nous sommes nés. C’est un sujet dur, qui évoque un passé difficile et qui n’a pas encore pu devenir assez lointain pour que l’on puisse en parler sans toucher aux choses sensibles. Elle fait une chose inimaginable : raconter cela à travers des histoires d’hommes et de femmes ordinaires, avec une grande simplicité et sincérité, une grande compassion. Vous imaginez bien que cela peut fâcher certains, surtout si ce qu’elle écrit ne correspond pas à une version « officielle » des faits.

En quoi son écriture est-elle si singulière ?

Svetlana Alexievitch a fait beaucoup plus que de raconter une histoire, elle a inventé un nouveau genre littéraire : elle transcrit la parole des gens qui témoignent des événements qu’ils ont vécus. C’est au-delà du journalisme et ce n’est pas quelque chose que nous avons pu lire dans la littérature non plus. C’est unique.

Comment avez-vous découvert son travail ?

Le premier ouvrage de Svetlana Alexiévitch que j’ai découvert était « La supplication » (sous le nom de « La prière de Tchernobyl » si on traduit mot à mot depuis le russe). Il y a dix ans, Joël Lehtonen a fait une mise en scène en s’inspirant de cet ouvrage. Il n’y a eu que quatre/cinq représentations au Centre Meyerhold à Moscou. J’avais 19 ans et je ne connaissais pas encore le théâtre, mais j’ai été scotchée par ce qui se passait sur scène. Tchernobyl est quelque chose que chaque Russe (ou Ukrainien, ou Biélorusse) connaît. Moi-même j’ai été à l’école avec un garçon dont le père était liquidateur « là-bas », mais jamais je n’aurais pu imaginer qu’il s’agissait de « cela ». Difficile de décrire avec des mots le bouleversement que ce spectacle a provoqué en moi. Il n’y avait que des questions et très peu de réponses. Ce genre de questions qui ne partent pas comme elles sont apparues, mais qui restent, qui demandent qu’on y revienne.

Est-ce comme ça que ce projet est né ?

Tout d’abord il y avait cette nécessité d’en parler, de parler de Tchernobyl, de comprendre comment et pourquoi les choses sont arrivées. Nous avons préparé une première version du spectacle au Cours Florent, c’était notre travail de fin d’études. On aurait pu s’arrêter là, mais il y avait toujours cette sensation que tout n’avait pas été dit. J’ai proposé aux comédiens de refaire une nouvelle version du spectacle et ils ont accepté de continuer le travail.

Quel a été le travail d’adaptation du texte de S. Alexievitch ?

La création retrace l’histoire de Ludmila et son mari, Vassili, pompier dans la ville de Pripyat (la ville la plus proche de la centrale nucléaire). Nous avons utilisé de nombreux témoignages, mais ce n’était pas des textes de théâtre. Alors, j’ai parlé à mes parents, à mes proches, ils m’ont raconté leur vie avant la chute de l’union soviétique. À partir de ces récits ainsi qu’à partir de mes propres souvenirs, j’ai écrit les textes qui nous manquaient. Finalement, ce n’est plus l’histoire authentique de ce couple, Ludmila et Vassili, mais tout reste vrai.

Quels en seront les partis pris de mise en scène ?

Comment raconter quelque chose d’aussi complexe que Tchernobyl ? À titre d’exemple, dans l’ouvrage de Svetlana Alexievitch plusieurs personnes affirment : « je ne sais pas comment raconter » ou bien « on ne peut en parler ». En effet, parfois les mots ne suffisent pas. De là est née l’idée d’une mise en scène pluridisciplinaire avec le seul but : trouver le moyen d’expression le plus juste pour raconter l’histoire de Tchernobyl. Ainsi, les textes de théâtre fusionnent avec des sons, des images, et de la danse. J’ai une énorme chance d’avoir dans l’équipe des personnes très talentueuses : par exemple, Véronika Akopova, chorégraphe. On parle, on cherche ensemble et ensuite elle revient et propose quelque chose qui me fait dire : oui, c’est ça, c’est même mieux que ce que j’aurais pu imaginer !

La pièce est accompagnée de différents évènements… Parlez-nous en ?

En effet, quand nous avons commencé notre travail sur Tchernobyl, nous nous sommes vite rendu compte qu’il y avait très peu de gens qui connaissaient ce qui s’est réellement passé en 1986. Et puis, nous avons eu tellement de questions, que ce soit sur le passé soviétique, sur la situation aujourd’hui ou sur l’énergie et sur le nucléaire en particulier. Nous nous sommes dit que nous n’étions pas les seuls à nous retrouver perplexes. Alors, nous avons eu l’idée de construire tout un programme afin d’informer les gens, de créer une possibilité d’échange autour de toutes ces thématiques. À Saint-Étienne, l’équipe du Nouveau Théâtre Beaulieu a été attirée par cette démarche et nous a proposé leur aide. Ensuite d’autres partenaires comme Le Méliès ou encore la Librairie de Paris se sont joints à nous pour proposer au public stéphanois un programme complet : deux représentations de la création « Comment j’aimais. Tchernobyl », suivies de rencontres, une exposition, une séance de dédicace littéraire ou encore un film-débat.

Quelles sont vos ambitions pour ce projet ?

Avant tout, nous cherchons à raconter l’histoire de l’accident comme nous l’avons compris, ressenti. Puis, à rendre hommage à tous ceux qui ont travaillé sur le site de Tchernobyl pour éliminer les conséquences de la catastrophe. Et enfin, à poser des questions. Je ne pense pas que nous soyons capables de donner les réponses, par exemple, sur l’utilisation efficace des ressources énergétiques, que ce soit en France ou ailleurs. Mais nous pouvons réunir des acteurs de ce secteur pour les écouter et laisser chacun se faire son propre avis.

Qu’attendez-vous de ces rencontres avec le public stéphanois ?

Nous espérons que ce thème les intéresse autant qu’il nous a intéressé. Qu’ils sortent de la salle de spectacle avec un nouveau regard sur ce qui s’est passé, et une curiosité nouvelle sur le sujet. Si c’est le cas, nous pourrons dire que nous avons réussi. Par ailleurs, nous aurons une représentation en présence de collégiens et je trouve cela très important. J’ai pu déjà rencontrer trois classes du collège Jean Dasté. J’ai vu des jeunes stéphanois qui s’intéressent à beaucoup de choses, qui posent des questions, ce fut un échange très riche. Aujourd’hui, j’ai hâte de les retrouver à l’issue de la représentation et de continuer ce dialogue.

De multiples financements ont permis la réalisation de ce projet ? A-t-il été compliqué à monter et pourquoi selon vous ?

Nous nous sommes lancés dans une campagne de financement participatif sans savoir si nous allions réussir. Nos proches ont participé en premier lieu à la campagne et ont ensuite présenté ce projet à leurs connaissances. Finalement, nous avons collecté 123 % de la somme fixée comme objectif. Soixante-neuf personnes originaires de la France, la Russie, la Colombie et les États-Unis nous ont apporté leur précieux soutien en participant à cette campagne. Imaginez à quel point nous leur sommes reconnaissants ! De nombreux partenaires nous ont également aidés, par exemple le Nouveau Théâtre Beaulieu qui a participé à l’organisation du programme, l’Amicale Laïque de Tardy qui nous a accueillis pour une résidence artistique, Franck Stiendel de l’Arrière-Cour, le laboratoire de design artisanal qui a fabriqué les décors pour la création, l’atelier de costume du Théâtre Municipal de Grenoble qui a travaillé sur les costumes. Je pourrais continuer cette liste, elle est très longue… Ce qui reste primordial, c’est que ce projet n’appartient désormais plus à un acteur mais à un mouvement collectif qui a ressenti la nécessité, le besoin voire l’urgence face à la catastrophe de Tchernobyl.

Est-il toujours compliqué d’évoquer la politique française en matière de nucléaire ?

Je pense que nous aurons la réponse à cette question lors du débat qui suivra la projection de « La Supplication », nouveau film de Pol Cruchten, le 12 octobre au Méliès Saint François. Plusieurs acteurs du secteur viendront pour échanger sur notre futur énergétique. J’attends ce débat avec impatience.

Une impatience partagée…